Échange de pratiques · Rando-thérapie
Marcher ensemble pour penser autrement
L'échange de pratiques professionnelles en mouvement — apports de la clinique de l'activité et des sciences cognitives
C'était un mardi matin. Je marchais avec une collègue psychologue sur un chemin forestier. Elle me parlait d'un patient en arrêt prolongé dont elle n'arrivait pas à saisir la dynamique. Burnout avéré, suivi depuis plusieurs mois, outils déployés... et pourtant : ça n'avançait pas.
Elle a dit — je me souviens de la formulation exacte : « J'ai l'impression qu'on tourne en rond. Chaque séance, on refait le même tour. »
Je lui ai posé une question simple : « Est-ce que lui aussi a cette impression-là ? » Silence. Le bruit des pas sur le gravier. Et elle : « Je lui ai jamais demandé. »
On a marché encore vingt minutes. À l'arrivée, elle avait une piste. Pas une solution magique. Une piste. C'est tout — et c'est déjà beaucoup.
Ce moment m'a amené à me poser une question : qu'est-ce qui s'était vraiment passé là ? Pourquoi ce dialogue-là, sur ce chemin-là, avait produit quelque chose qu'une réunion classique n'avait pas produit ? C'est le fil que je veux dérouler ici.
1. Ce que la clinique de l'activité nous apprend
Clot (2008) part d'un constat simple — mais dont les implications sont considérables. Entre ce qu'un professionnel est censé faire (le travail prescrit) et ce qu'il fait réellement (le travail réel), il y a un écart. Toujours. Et cet écart, ce n'est pas un défaut : c'est là que vivent l'intelligence, l'inventivité — et parfois la souffrance — des professionnels.
Le concept central de son approche, c'est le pouvoir d'agir : la capacité d'un professionnel à être auteur de son propre travail. Quand ce pouvoir d'agir est bridé — activité contrariée, empêchée, réduite à l'exécution mécanique — c'est la santé qui en prend un coup.
Clot et Faïta (2000) ajoutent une distinction utile. Dans tout métier, il y a le genre professionnel — les manières de faire implicitement partagées par un collectif — et le style — la façon singulière dont chaque praticien s'approprie ce genre. L'échange de pratiques entre pairs devient alors un espace où ces styles se confrontent et se régénèrent mutuellement.
Ce qui est au cœur de leur méthode — l'autoconfrontation croisée — est précieux : c'est dans le dialogue avec l'autre que le professionnel accède à des dimensions de sa propre pratique qui lui étaient invisibles. Ma collègue n'avait pas besoin de ma réponse. Elle avait besoin de ma question.
2. Pourquoi la marche change la qualité de la pensée
Oppezzo et Schwartz (2014), chercheurs à Stanford, ont voulu tester cela rigoureusement. Quatre expériences, 176 participants. Le résultat qui frappe : la marche augmente la pensée divergente chez 81 % des participants. Et l'effet persiste même après s'être rassis.
Cet effet concerne la pensée divergente — générer des idées multiples, explorer des perspectives variées. C'est exactement ce dont on a besoin dans l'échange de pratiques : explorer, déplacer, voir autrement.
« On a marché quarante minutes et j'ai l'impression qu'on a fait plus de chemin que dans trois supervisions. »
— Une collègue, après une marche réflexive
La marche joue le rôle de tiers symbolique : un espace partagé qui rend la parole plus libre, plus proche du travail réel au sens de Clot — pas la version lissée qu'on présente en réunion formelle, mais ce qui résiste vraiment.
3. Un dispositif concret — trois temps, une règle
Ce que je propose s'inspire directement de la clinique de l'activité, adapté à un format nomade. Deux à trois praticiens maximum, une marche de 45 à 60 minutes, trois temps distincts.
Le dispositif
⏱ Temps 1 — La situation (10 min)
Un participant présente une situation qui lui résiste — un suivi qui tourne en rond, une impasse, un dilemme non résolu.
🚶 Temps 2 — Le dialogue marchant (25-35 min)
Les autres posent des questions. Uniquement des questions. Pas de conseils, pas d'interprétations imposées. L'objectif : aider le collègue à retrouver son propre pouvoir d'agir.
🌿 Temps 3 — Ce que j'emporte (10 min)
Chacun formule ce qui a bougé dans sa pensée. Pas une conclusion. Un déplacement.
Une précaution importante : ce dispositif ne se substitue pas à la supervision. C'est un espace de développement du métier — complémentaire, pas concurrent.
Pour conclure
La marche avait mis le cerveau de ma collègue dans un état propice à la pensée divergente. Ma question avait joué le rôle de l'autoconfrontation croisée. Et l'espace du chemin avait suffi à diluer la charge défensive. Trois ressources mobilisées simultanément. Pas de la magie — de la cohérence.
Le chemin n'est pas un beau décor pour une conversation professionnelle. Il en est, à sa façon, un instrument.
Références
Clot, Y. (2008). Travail et pouvoir d'agir. Paris : PUF.
Clot, Y. & Faïta, D. (2000). Genres et styles en analyse du travail. Travailler, n° 4, pp. 7-42.
Oppezzo, M. & Schwartz, D. L. (2014). Give your ideas some legs. Journal of Experimental Psychology, 40(4), 1142-1152.
Vygotski, L. S. (1985). Pensée et langage. Paris : Éditions sociales.