Récupération au travail · Note de positionnement
La rando-thérapie comme dispositif de récupération psychologique au travail
Ancrage théorique et positionnement clinique — Laurent Philippe, psychologue du travail
La récupération psychologique est l'un des angles morts de la psychologie du travail contemporaine. Bien théorisée dans le champ du sport de haute performance, elle reste largement absente des pratiques d'accompagnement professionnel — et plus encore des dispositifs de prévention.
Or la recherche est claire : récupérer ne se réduit pas à se reposer. Cela requiert des conditions actives et spécifiques — détachement psychologique du travail, relaxation, sentiment de maîtrise et de contrôle (Sonnentag & Fritz, 2007). Et lorsque la souffrance est structurellement produite par un travail empêché, chroniquement non reconnu, aucune stratégie de récupération purement individuelle ne suffit.
C'est précisément dans cet espace que s'inscrit Les Sens en Marche : une pratique d'accompagnement qui mobilise la marche en nature comme vecteur de récupération active et de reconstruction du rapport au travail.
1. Ce que la science dit de la marche en nature
1.1 La nature comme environnement restaurateur
La théorie de la restauration de l'attention (Kaplan & Kaplan, 1989) distingue deux régimes attentionnels : l'attention dirigée — volontaire, coûteuse, mobilisée en continu dans le travail, qui s'épuise — et l'attention flottante — involontaire, sans effort, captée naturellement par les stimuli de la nature. Elle permet à l'attention dirigée de se restaurer.
Les 4 conditions restauratrices (Kaplan, 1995)
🌿 Évasion (Being Away) — distance psychologique et physique des exigences habituelles.
✨ Fascination — engagement attentionnel sans effort cognitif.
🏔️ Cohérence (Extent) — richesse de l'environnement qui invite à l'exploration.
🎯 Compatibilité — adéquation entre ce que l'environnement offre et ce que la personne cherche.
1.2 La marche comme activation du corps-sujet
Nous n'AVONS pas un corps, mais nous SOMMES un corps : nous l'avions oublié, tant, dans la vie courante, il est réduit à une sorte d'objet utilitaire.
— Cécile Laleuf, thérapeute
Le travail contemporain est massivement désincorporé. Les professionnels pensent, communiquent, gèrent, mais perdent le contact avec leur corps comme lieu d'intelligence et de régulation.
La marche réactive ce que les sciences cognitives appellent la cognition incarnée (embodied cognition) : la pensée ne se fait pas uniquement dans le cerveau mais dans et à travers le corps en mouvement. Marcher n'est pas un contexte de la réflexion — c'est une condition de la réflexion.
2. La rando-thérapie face aux deux formes de souffrance au travail
2.1 Face à la surcharge : récupérer activement
Ce que la marche en nature active (Sonnentag & Fritz, 2007)
🧠 Détachement psychologique — l'environnement naturel interrompt la rumination liée au travail.
💆 Relaxation — régulation physiologique du système nerveux autonome, réduction du cortisol.
⛰️ Maîtrise (Mastery) — expériences de compétence hors-champ professionnel.
🧭 Contrôle — choisir son rythme, sa direction — antidote à l'impuissance apprise organisationnelle.
2.2 Face au travail empêché : reconstruire le pouvoir d'agir
Clot (2008) identifie une source d'épuisement souvent invisible : non pas la surcharge du travail réalisé, mais le poids du travail empêché — ce qu'on voulait faire sans y parvenir, les actes non réalisés qui continuent de peser dans l'activité présente.
La psychodynamique du travail (Dejours, 1993) ajoute que lorsque la souffrance ne peut plus être transformée — faute de reconnaissance, d'espace d'élaboration collective, de sens — elle entre dans un destin pathologique que ni le repos ni la déconnexion individuelle ne peuvent dissoudre.
🗣️ La marche comme espace de mise en mouvement de la parole — le face-à-face classique génère souvent une posture défensive. La marche côte à côte favorise une parole plus libre. Le corps en marche dit ce que le corps assis retient.
🏔️ La marche comme expérience de reconstruction du possible — traverser un terrain difficile, choisir son chemin. Pas une métaphore : une restauration effective du sentiment d'efficacité.
Conclusion
La récupération psychologique au travail est une condition structurelle de la santé et de la performance durable. Elle ne se produit pas spontanément dans le temps hors-travail — elle requiert des conditions actives que les environnements naturels et le mouvement permettent de réunir.
Quand la souffrance est issue d'un travail empêché, d'une non-reconnaissance chronique, d'un sens perdu — la récupération seule ne suffit pas. Il faut un espace d'élaboration, de reconstruction du possible. C'est précisément ce que la marche en nature, conduite dans un cadre clinique rigoureux, rend possible.
Références
Clot, Y. (2008). Travail et pouvoir d'agir. Paris : PUF.
Clot, Y. (2010). Le travail à coeur. Pour en finir avec les risques psychosociaux. Paris : La Découverte.
Dejours, C. (1993). Travail, usure mentale. Paris : Bayard.
Kaplan, R. & Kaplan, S. (1989). The Experience of Nature. Cambridge University Press.
Meijman, T. F. & Mulder, G. (1998). Psychological aspects of workload. Handbook of Work and Organizational Psychology.
Sonnentag, S. & Fritz, C. (2007). The Recovery Experience Questionnaire. Journal of Occupational Health Psychology, 12(3).